Servir la mémoire de Simone Weil

[di André Ughetto]

Il 5 agosto 2017, à l’Isle-sur-la-Sorgue, in Provenza, davanti a un pubblico folto e attentissimo, è andata in scena la première de La Fontaine ardente, ossia La fonte ardente di Maura Del Serra, per la regia di André Ughetto, che ne ha curato ottimamente la traduzione francese e la riduzione teatrale per l’occasione.

 

Le souvenir de Simone Weil a-t-il bénéficié de la disparition de Simone Veil? Toutes deux appelleraient notre louange. Leurs destins respectifs ne sont pas sans correspondances. Celui de Veil, tragique au début, celui de Weil prématurément écourté par les privations qu’elle s’imposa afin de partager le même état de famine que dans la France occupée – et encore plus celui des déportés dans les camps de la mort où la première perdit (à Auschwitz) père, mère et frère.

Simone Weil a été la conscience de son temps, Simone Veil du nôtre (pour ceux qui sont nés à peu près au moment où, en 1943, mourait la philosophe dont la postérité – Albert Camus en tête – a vite reconnu l’importance.

On sait que Simone Veil (née Jacob), racontant sa vie, a aussi gagné sa place littéraire, et un fauteuil à l’Académie française.

Simone Weil

Toutefois l’écriture de La Fonte ardente de Maura Del Serra remonte à plus de trente ans. Avec cette pièce, comme avec la publication en version bilingue franco-italienne des poèmes laissés par S. Weil, Del Serra aura donc manifesté très tôt son attachement à la figure de l’auteur de L’Enracinement, de La Condition ouvrière, de L’Attente de Dieu (pour ne citer que quelques-uns des titres donnés après-guerre aux rassemblements de notes ou réflexions plus développées consignés dans des cahiers, d’articles retrouvés dans des revues que Simone n’a pas eu le temps de regrouper elle-même).

Or cette œuvre «posthume» est restée d’une grande modernité: ses interrogations sont une source où peuvent s’alimenter nos plus vifs débats de tous ordres (société, esthétique, politique, religion…). Rien d’étonnant à ce qu’un professeur d’université, poète, essayiste, dramaturge, ait voulu faire vivre le personnage singulier que Simone Weil était devenue au regard même de ses contemporains. L’argument de sa pièce est le suivant : Selma, la mère de Simone, reçoit dans son salon parisien les amis de sa fille décédée en Angleterre, auxquels elle s’apprête à faire don de certains manuscrits. De la confrontation des souvenirs de tous naissent des scènes évocatrices des engagements et des choix éthiques de Simone. La figure d’Alain, présent dans le salon, ouvre l’évocation des années d’études pendant lesquelles la jeune fille ne cessait de surprendre ses camarades et le professeur de philosophie, auteur des fameux Propos, par la qualité de son questionnement. 

Maura Del Serra

Plus loin, dans le choix de se mettre en congé d’enseignement pour devenir ouvrière, elle se montre désireuse d’atteindre de l’intérieur, la connaissance concrète du travail manuel, Elle apparaît, dans l’ambiance surchauffée d’un conflit social, comme l’animatrice d’une grève. C’est alors qu’elle reçoit la visite de Léon Trotski, et son désaccord idéologique avec le révolutionnaire pourchassé par Staline se manifeste à travers leurs conceptions opposées de la liberté: «bourgeoise» pour l’un, essentielle à l’âme humaine pour l’autre. Le même tableau, ainsi que le premier, met en évidence le sort inverse de «Marcelle» devenue enseignante après avoir été ouvrière «de base».

 

Des années plus tard,  voici l’auteur de L’Iliade ou le poème de la force qui revoit dans un café parisien un Georges Bataille très alcoolisé. Ils s’étaient rencontrés pendant la guerre d’Espagne, dont l’expérience semble avoir été pour tous deux plutôt négative. Simone aura peut-être découvert en Italie, et malgré le régime fasciste, une douceur de voir et de vivre qui lui avait été refusée, ou qu’elle s’était refusée, jusqu’alors.

C’est ensuite au chevet de Joe Bousquet , le grand blessé de guerre touché à la colonne vertébrale – lequel n’a plus quitté sa chambre de Carcassonne jusqu’à sa mort (survenue dans les années 50), et a écrit, reclus, toute son œuvre d’essayiste et de poète – que Simone parle du problème de la Grâce et de sa recherche de Dieu. Elle partage cette quête avec René Daumal, le poète romancier du Mont Analogue. Daumal a initié Simone au sanscrit, langue sacrée de l’Inde. Dans l’avant-dernière scène ces deux anciens condisciples de khagne dans la classe d’Alain, évoquent leur communauté de destin (Daumal mourra quelques mois après son amie), en des voies distinctes mais convergentes, en vue d’une Révélation espérée. Simone marche sur le chemin d’une conversion au catholicisme. Le poème lu au final de la pièce fait entendre son amour pour le Christ en même temps que sa difficulté d’accepter un baptême dont elle se jugeait encore éloignée.

La pièce permet de parcourir les degrés qui mènent de la formation éducative à l’action, à l’engagement social, à la critique de la politique dans son sens commun, puis à des considérations d’ordre métaphysique, relevant chez Simone Weil d’une réelle tendance au mysticisme.

Si j’ai voulu la traduire et l’adapter, en la réduisant, c’est que je la pense éminemment théâtrale, posant de vrais personnages (certains sont inventés, d’autres «historiques») que leurs dialogues opposent, touchant au fond de leurs «caractères».

J’ai écrit, plus récemment, une pièce sur Pétrarque («Cinq entretiens avec Pétrarque») que Maura a traduite en italien («Cinque colloqui con Petrarca»), mais qui n’a pas encore été éditée. J’ai été frappé par l’analogie de nos démarches, consistant à évoquer l’existence d’une personne célèbre en la faisant dialoguer avec d’autres que l’on sait avoir été importantes à des moments-clés de sa vie.

Notre mise en scène de La Fontaine ardente, à l’Isle-sur-la-Sorgue, pouvait tirer la leçon de celle des Cinq entretiens…, et de quelques autres – pièces ou montages poétiques – entrepris chaque été depuis une dizaine d’années par une association de lecteurs de poésie – intitulée «Poiéô» -, auxquels se mêlent quelques professionnels du théâtre. Notre équipe, et le public de cette unique représentation, donnée le 5 août dans le Jardin de la Congrégation, a été très ému de voir monter l’auteur(e) sur notre scène et d’y recevoir des applaudissements très nourris. Les spectateurs ont été particulièrement sensibles au fait d’être instruits sur la vie de Simone Weil (que beaucoup confondaient avec l’ «autre» Simone…) par une poète «étrangère» (quoique familière de notre culture). C’est avec un vrai sentiment de gratitude que cette pièce a été accueillie.

 

ANDRÉ UGHETTO

Né en 1942 à l’Isle-sur-la-Sorgue (Vaucluse)

Poète, traducteur de poésie, critique littéraire, conférencier, quelquefois cinéaste, dramaturge, membre du conseil de rédaction des revues Phoenix (rédacteur en chef), les Archers (à Marseille), et Osiris (Deerfield, Massachusetts, USA)

Ouvrages les plus récents ou disponibles

  • Traductions :

La Garde, poèmes de Fabio Doplicher ( éditions Autres Temps, 2002) ; Ce désir obstiné, je le dois aux étoiles, anthologie du Canzoniere de Pétrarque (Le Bois d’Orion L’IslesurlaSorgue, 2002) ; Luna velata, poèmes d’Andrea Raos, traduction collective (cipM Les Comptoirs de la Nouvelle B.S., 2003) ; Huit Temps pour un présage, de Bruno Rombi (Autre Temps, 2004). Les remparts de Pistoia, de Piero Bigongiari, en coll. avec Philiphe Jaccottet,1994, La Différence ; Jaune balançoire, de Rosalind Brackenbury, en coll. avec Delia Morris, L’Amandier, 2011 ; Ce que l’eau sait, de Sam Hamill, avec Alexis Bernaut, Dominique Delpirou, Delia Morris, Le Temps des cerises, 2016 ; Maisons perdues, de Eugenio De Signoribus, Atelier de la Feugraie, 2013.

  • Recueil de poésies : Rues de la forêt belle, (éd. Le Taillis Pré, 2004).
  • Je ne sais pas faire de livres, Le Port d’attache, Marseille, 2010
  • Demeures traversantes, Encres vives, 2013
  • Edifices des nuages, éd. Ubik, Marseille, 2015
  • Poesie, anthologie bilingue franco-italienne, Traduction de Maura Del Serra, 2016
  • La Monnaie des dieux, édtion La Porte (Laon)

Essais

  • Le Sonnet, une forme européenne de poésie (éd. Ellipses, 2005), étude suivie d’une anthologie en six langues avec des traductions inédites de sonnets italiens, espagnols, anglais, allemands et russes.
  • La Muse transalpine, Le Port d’attache, 2008 (sur la poésie italienne)
  • Préface de l’ouvrage d’art de Dominique Dalemont sur Les Sculpteurs du métal, éd. Somogy, Editions d’art (avril 2006).
  • Présentation de Marc Alyn, « Permanence de la source », édition des Vanneaux, 2012
  • Participations aux travaux de l’Association Auguste Lacaussade, basée à La Réunion (La traduction par Lacaussade des poèmes de Leopardi)

Théâtre :

Cinq entretiens avec Pétrarque, L’Amandier, 2013

Pauvres Vaudois du Luberon, revue Les Archers, n°22, 2012

Jeanne vendit alors Avignon à son Pape, 2014  (en attente d’édition)

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